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Vidéo "Whisper of the Windows", 6:28, mp4, 1080p, © Laurent Dumortier & Yanick Ilito Betofe, 2022.

FR

Lorsque l’on parle de peintures « intimistes », l’on évoque des intérieurs domestiques et des lieux quotidiens décrivant des scènes banales. Or, pour comprendre ce qui fait « intime » dans ces peintures issues de la fin du XIXème siècle, il nous faut revenir à la notion première : une relation, une profondeur intérieure, ce qui fait l’essence réelle d’une chose, ce qui lie étroitement les choses entre elles. Un premier sens mit en exergue par le philosophe Hegel dans son Cours d’esthétique (1832) et qui considère d’une part que la peinture est un moyen d’accéder à l’intimité du quotidien et que, d’autre part, ces peintures ne sont pas « triviales » ou « indignes ». En observant des peintures intimistes chez Vermeer, Chardin, Bonnard, Vuillard, Hammershoi, Hopper, . . . ; je me place dans un espace ambigu : un espace dévoilé vs un espace de relations étroites et cachées. Je suis devant un mystère, une énigme qui ouvre des questions sur l’être humain, ses conditions de vie, ses relations, ses tourments de la vie quotidienne. Car, comme le disait Hegel, dans les peintures intimistes, ce n’est pas tant représenter le réel avec exactitude qui est en jeu, mais bien une volonté de représenter un lien étroit (spirituel, émotif, intime) entre l’artiste et l’espace figuratif ; de représenter l’âme de la vie dévoilée et de provoquer chez le spectateur une vive émotion vis-à-vis du quotidien. Un art intimiste qui s’est développé depuis la fin du XIXème siècle à nos jours et dont les questions ont changé de paradigmes. Le quotidien intimiste est à la fois en constant "dévoilement" tout en cachant les vérités de ce même quotidien surexposé. Qu'est-ce que l'artiste tente de montrer dans ces intérieurs de nos jours ?  

 

Ce n’est pas l’intimité même de l’artiste qui est au centre de mes recherches – le travail de Sophie Call, Nobuyoshi Araki, Lina Scheynius, ou encore Ai Wei Wei qui proposa en 2012 de « surveiller sa vie » ; mais bien une rencontre avec l’intimité du quotidien, des gens de la ville. Ceci indique donc deux mouvements majeurs dans mon processus de recherches plastiques : la déambulation nocturne et le voyeurisme.

La déambulation nocturne : Dans ma pratique, la marche n’est pas un moyen d’expression – tel que l’on pourrait retrouver chez Hamish Fulton ou Richard Long. Il s’agirait avant tout d’une étape très importante qui fera émerger la créativité. Lorsque je marche la nuit, je cherche des fenêtres du regard et m’arrête quand celle-ci m’intrigue. Je suis donc sous la dictée de ce que j’ai rencontré et de ce que je vois ; le dessin sera la trace, les souvenirs, le nouvel espace produit grâce aux promenades nocturnes. Marcher est donc tout aussi important que dessiner, c’est une action qui me permet de découvrir de nouvelles ambiances, lieux, couleurs, formes, corps. De me remettre en question et d'interroger la pratique du dessin car la promenade fait oublier ou revenir des choses ; me fait réfléchir dans « un corps en action » pour reprendre les termes de Rebecca Solnit.

Le voyeurisme : Le voyeur regarde pour le pur plaisir de voir ce qui, en principe, ne devrait pas être vu. Devant la fenêtre – dispositif d’encadrement narratif pour le regard, tel un écran – le voyeur que je suis doit se faufiler d’un point de vue précis. Pierre Klossowski disait du voyeur qu’il « ne jouit du spectacle qu’il surprend qu’en restant dehors, in abstentia » ; une position exclusive dont il est le seul à communiquer. Pour moi, c’est par le dessin que je traduis au spectateur les scènes que j’ai vues, donc une relation intime entre le lieu, ces gens et moi-même. Toutefois, je pense que ce désir de voir chez l’autre signifie en même temps, pour l’artiste, un désir d’être vu. Une sorte de face à face érotique où l’intimité de l’autre se mêle à l’intimité personnelle de l’artiste par ses gestes picturaux et sa sensibilité. Et peut-être que, in fine, l’œuvre est l’interprétation – à nouveau personnelle – du spectateur(trice) entrant lui(elle)-même dans l’espace figuratif ?

EN

When we talk about “intimate” paintings, we are talking about domestic interiors and everyday places depicting banal scenes. However, to understand what makes "intimate" in these paintings from the end of the 19th century, we must return to the first notion: a relationship, an interior depth, what makes the real essence of a thing, this which binds things tightly together. A first meaning highlighted by the philosopher Hegel in his Cours d'esthetics (1832) and which considers on the one hand that painting is a means of accessing the intimacy of everyday life and that, on the other hand, these paintings are not "trivial" or "unworthy". By observing intimate paintings by Vermeer, Chardin, Bonnard, Vuillard, Hammershoi, Hopper, . . . ; I place myself in an ambiguous space: an unveiled space vs a space of close and hidden relationships. I am faced with a mystery, an enigma that opens up questions about human beings, their living conditions, their relationships, their torments of daily life. Because, as Hegel said, in intimate paintings, it is not so much to represent reality with precision that is at stake, but rather a desire to represent a close link (spiritual, emotional, intimate) between the artist and the figurative space; to represent the soul of life unveiled and to provoke in the spectator a strong emotion vis-à-vis everyday life. An intimate art that has developed since the end of the 19th century to the present day and whose questions have changed paradigms. The intimate daily life is both in constant "unveiling" while hiding the truths of this same overexposed daily life. What is the artist trying to show in these interiors these days?

It is not the very intimacy of the artist that is at the center of my research – the work of Sophie Call, Nobuyoshi Araki, Lina Scheynius, or even Ai Wei Wei who proposed in 2012 to “monitor his life”; but a meeting with the intimacy of everyday life, of the people of the city. This therefore indicates two major movements in my plastic research process: nocturnal wandering and voyeurism.

Nocturnal wandering: In my practice, walking is not a means of expression – such as one might find in Hamish Fulton or Richard Long. Above all, it would be a very important step that will bring out creativity. When I walk at night, I look for windows and stop when it intrigues me. I am therefore under the dictation of what I have encountered and what I see; the drawing will be the trace, the memories, the new space produced thanks to the nocturnal walks. Walking is therefore just as important as drawing, it is an action that allows me to discover new atmospheres, places, colors, shapes, bodies. To question myself and to question the practice of drawing because the walk makes you forget or come back to things; makes me think in "a body in action" to use the words of Rebecca Solnit.

Voyeurism: The voyeur looks for the pure pleasure of seeing what, in principle, should not be seen. In front of the window – a narrative framing device for the gaze, like a screen – the voyeur that I am must sneak in from a precise point of view. Pierre Klossowski said of the voyeur that he “enjoys the spectacle he surprises only by remaining outside, in abstentia”; an exclusive position of which he is the only one to communicate. For me, it is through drawing that I convey to the viewer the scenes I have seen, therefore an intimate relationship between the place, these people and myself. However, I think that this desire to see in the other means at the same time, for the artist, a desire to be seen. A kind of erotic face to face where the intimacy of the other mixes with the personal intimacy of the artist through his pictorial gestures and his sensitivity. And perhaps, in fine, the work is the – again personal – interpretation of the spectator entering himself into the figurative space?

MELBIN M., "The Night as Frontier" in American Sociological Review, vol. 43, n° 1, pp. 3-22, 1978.

STRAW W., "À qui appartient la nuit ", La vie des idées, par Catherine Guesde, Paris, 2021.

DAVILA T., Marcher, créer. Déplacements, flâneries, dérives dans l’art de la fin du XXe siècle, Paris, éd. du Regard, 2002.

GWIAZDZINSKI L., Night Studies, regards croisés sur les nouveaux visages de la nuit, éd. Elya, Paris, 2021.

PARFAIT F., J-M. HUITOREL, D. WATTEAU, Vivre l’intime (dans l’art contemporain), éd. Thalia, Paris, 2010.

SOLNIT R., L’art de marcher, éd. Babel, Paris, 2004.

TODOROV T., Éloge du quotidien, éd. Points, Paris, 2009.

PASTOUREAU M., Black: the history of a color. Princeton University Press, 2009.

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